Une personne sur cinq fera l’expérience de la dépression au cours de sa vie, selon les chiffres de l’OMS. De cette statistique impressionnante résulte un grand nombre de récits personnels de cette épreuve dans des essais, romans, témoignages, bandes-dessinées etc. Parce que la lecture de ces œuvres peut aider à se sentir moins seul.e, à comprendre ce qu’est la dépression et à trouver des clés pour aller mieux, ComPaRe Dépression vous présente régulièrement un ouvrage que nous avons aimé.
Se sentir « comme à la maison », c’est jouir d’un chez-soi douillet, espace d’accueil et refuge protecteur, tout à la fois image de soi et reflet du monde. Voilà précisément ce que l’on perd – dans sa tête comme dans sa vie – quand la dépression s’invite comme locataire. C’est pour se réapproprier ce territoire intérieur que l’illustratrice Math, alias Cht.am sur les réseaux sociaux, a construit cette « petite maison bancale ». Une représentation spatialisée de son cerveau, dont elle n’a pas toujours les clefs, mais dont elle décortique les mécanismes pour tenter, enfin, de s’y sentir bien.
On retrouve dans ces pages la simplicité du trait, la vibrance des couleurs primaires et l’inventivité graphique que ses 254 000 abonnés connaissent bien. Sa parole, franche et décomplexée, s’incarne dans Daniel.e, ce drôle de double, bonhomme enfantin au visage de Janus, qui porte le témoignage d’un parcours chaotique, dont le récit ne manque pourtant ni d’humour ni de poésie. Math tient à le préciser en interview : il ne s’agit pas de montrer son « moi » mais d’éclairer son « fonctionnement », pour que d’autres s’y reconnaissent. En évacuant la honte, elle aborde avec une justesse rare des sujets tabous : la dépression, bien sûr, mais aussi l’hyperphagie ou les phobies d’impulsion, ces souffrances « au carré » car souvent vécues dans le secret social.
Suivons donc le guide au fil de cette visite introspective, où chaque pièce héberge une composante psychique. On débute par le salon, espace de la rencontre devenu paradoxalement le lieu de la solitude. Ici, l’ombre du harcèlement scolaire obscurcit la vie d’adulte, déréglant durablement la boussole sociale. Entre rejet réel et violence fantasmée, la méfiance devient le Nord par défaut et enferme la dessinatrice dans « la forme la plus égocentrée possible du complotisme », comme elle le note avec un humour pince-sans-rire. Difficile alors de trouver, et d’accepter, sa place au milieu des autres, « une parmi tous », déchirée entre haine de soi et haine des autres, sentiment d’auto-détestation et complexe de supériorité.

Puis la porte s’ouvre sur « le sanctuaire » de l’intime : une chambre « à soi », façon Virginia Woolf, mais dévastée par le tsunami du viol. Dans ce temple désormais ouvert aux quatre vents, les répercussions traumatiques se prolongent bien après le séisme, consumant lentement l’intégrité physique comme morale. Sous le poids de la dépression, la chambre devient la cabane d’un Robinson condamné à l’isolement, avec pour seul Vendredi sa propre maladie : « Plus personne n’y entrait et moi j’en sortais plus ». Sur cet isolement radical et le quotidien ravageur de la dépression, Math ne s’attarde pas, peut-être parce qu’ils sont les plus durs à évoquer, ou parce qu’elle a le sentiment qu’elle « n’exista[it] pas vraiment » à cette époque.
« y a plein de fleurs et de mauvaises herbes dans le jardin de mon cerveau »

Le parcours bifurque vers la salle de bains, où l’ego se fragmente. C’est une galerie des glaces où le regard des autres, démultiplié, devient un miroir déformant. Comment saisir son propre reflet, quand il n’est plus que la réverbération des attentes d’autrui ? Le masque social finit par ne plus rien recouvrir. L’autrice analyse avec brio dans ces pages le paradoxe de l’ego défaillant : « Je m’aime tellement peu que je m’obsède ». Comme une baudruche gonflée d’air, cet ego prend toute la place précisément parce qu’il est plein de vide.
Si c’est dans la cuisine que se loge la tambouille des émotions, c’est que Math mange comme elle ressent : avec excès. L’hyperphagie y symbolise une tentative désespérée de « manger ses émotions parce qu’elles prennent trop de place ». C’est le lieu du ressenti hyperbolique, de l’intensité ingouvernable qui fait osciller sur le fil de la sensibilité et de la fébrilité – déséquilibrée, au sens propre. Enfin, un détour par le grenier des souvenirs évoque la douceur qui enveloppe la mémoire des disparus, mêlée à l’angoisse de l’incertitude : incertitude de ce qui aurait dû être fait ; incertitude de ce qui devrait être fait. « Je reste à l’état de brouillon », conclut avec mélancolie la dessinatrice.
« On dit « le regard des autres » comme si tout le monde avait le même.
[…]
Je voulais être comme tout le monde alors que personne n’est pareil. »
La visite s’achève hors les murs, dans le « champ des possibles ». L’imagination y apparaît comme un jardin fleuri, certes semé de ronces et d’orties, mais source de vie. Ce cerveau, envahi de « fleurs » et de « mauvaises herbes », se révèle enfin pour ce qu’il est, dans toute sa complexité : « à la fois une aventure et un abri ».
Une lecture nécessaire pour toutes celles et tous ceux qui, parfois, se sentent à l’étroit dans leur propre tête.





